Syrie, Russie, Turquie, Daesh, France, Etats-Unis, Otan : l’ombre d’une « troisième guerre mondiale » ?

Le globe garde son haleine sur ce sujet qui fâche, pourtant : « les chasseurs turcs F-16 ont abattu le SU-24 russe engagé contre DAESH, en réaction  à la destruction de centaines de camions citernes, qui avaient été envoyés par les combattants de l’Etat islamique en Turquie depuis la Syrie, a déclaré le ministre de l’Information de  Syrie Omran al-Zoubi. Tout ce pétrole était destiné à être acheté par la société pétrolière du fils du président turc Recep Tayyip Erdogan, a-t-il ajouté dans son interview à l’agence russe RIA Novosti. » Une nouvelle guerre mondiale ?

Le président américain Barack Obama et son homologue turc Tayyip Erdogan
Le président américain Barack Obama et son homologue turc Tayyip Erdogan (Ph. Reuters)

Le Daesh (État islamique) est une invention américano-turque pour « le business des armes » ; je m’excuse de ces propos quasi-exagérés. La Turquie est un allié des Etats-Unis. La Turquie vend la manne pétrolière exploitée par DAESH, selon les services des renseignent russes et l’armée russe.

Le 24 novembre, un avion russe est abattu par un missile turc. Les deux pilotes se sont éjectés, l’un d’eux a été tué par les rebelles syriens. La Turquie déclare que l’avion volait dans son espace aérien et qu’il a été averti «dix fois en cinq minutes». La Russie assure de son côté qu’il survolait le territoire syrien et qu’il n’a pas été prévenu avant d’être touché.

Fight and talk

Comme d’habitude dans ce genre d’incidents, des versions successives et contradictoires. D’abord, Ankara a prétendu que cet avion aurait menacé l’espace aérien turc. En supposant que cela soit vrai, il existe d’autres méthodes pour intercepter et dérouter un avion jugé «dangereux». Ensuite, c’est devenu une «erreur». Me trouvant en ce moment à Belgrade à l’occasion d’une conférence internationale sur la paix, cet événement me rappelle une autre «erreur» de  la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie.

Le 7 mai 1999, l’aviation US bombarde l’ambassade chinoise à Belgrade : trois morts. Une «erreur», affirme l’aviation US, nous ne savions pas que l’ambassade chinoise avait deménagé en cet endroit (depuis quatre ans !), nous ne disposions pas d’un plan récent de la ville. Sans rire. En vérité, le bombardement était un avertissement : la Chine soutenait discrètement la Yougoslavie agressée illégalement par l’OTAN.

Une déclaration voilée de guerre

Vladimir Poutine, le président russe, déplore que la Turquie n’ait pas présenté des excuses. La Russie avait informé les Etats-Unis de la mission du bombardier russe et la Turquie ne pouvait pas ignorer sa nationalité, a-t-il également déclaré. Recep Erdogan, le président russe, assure que le président russe n’a pas répondu à ses appels mais exclut de s’excuser.

La Russie a décidé de mettre en place des sanctions économiques contre la Turquie (hausse des droits de douanes, réduction des liaisons aériennes).

L’avion abattu, c’est un acte de guerre, point.

Erdogan a voulu jouer des muscles, n’aimant pas qu’on accuse la Turquie et ses proches de profiter de la vente du pétrole de Daesh. Mais Ankara ne peut avoir agi sans l’aval de Washington. Et quel message le patron a-t-il voulu envoyer ?  Celui-ci : Nous n’allons pas vous laisser détruire «nos» terroristes, nous avons trop investi dans cette armée de sous-traitants que nous avons patiemment mise sur pied avec l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie pour renverser Bachar, et nous permettre ensuite de liquider les résistances palestinienne et libanaise, tout cela afin de renforcer Israël et notre emprise sur le Moyen-Orient.

Par ailleurs, en Turquie – partenaire des Etats-Unis, Can Dündar, le directeur du quotidien de gauche Cumhuriyet, a été arrêté pour avoir fait état de livraisons d’armes du régime turc à des islamistes en Syrie. Il risque jusqu’a 25 ans de prison.

La France et la Russie ont décidé jeudi 26 novembre de «coordonner» leurs frappes aériennes en Syrie contre Daech mais n’ont pu trouver d’accord ni sur la «coalition large» voulue par François Hollande ni sur le sort du président syrien Bachar al-Assad. Le président russe, Vladimir Poutine, a toutefois précisé que la «coalition est nécessaire» et que l’initiative de la France «reçoit [le] soutien total» de la Russie.

Et la sourie souffle…

En clair, ce que veut la France, c’est éviter la collision entre la coalition contre DAECH et la coalition pro-BASHAR dont fait partie le président Poutine et l’armée Russe. Une manière de prévenir « une guerre mondiale »…

La Syrie est-elle la seule cible des Etats-Unis dans cette guerre ? Pas du tout. Chaque guerre US se déroule toujours à plusieurs niveaux. Cible directe cette fois : la Syrie. Cible indirecte : Moscou qu’il faut priver de sa seule base en Méditerranée. Derrière Moscou : les BRIC’S, l’alliance Russie – Chine – Brésil – Inde – Afrique du Sud et tous les pays du Sud ; leur montée en puissance dérange Washington qui entend rester le gendarme du monde. Il s’agit de montrer que ces pays ne peuvent compter sur une protection militaire de la Russie.

C’est tout ? Non. Il s’agit aussi de montrer à Berlin et Paris que le patron en Europe reste Washington et qu’il ne leur est pas permis de se rapprocher de Moscou. Or, une partie de l’élite française consciente qu’Hollande et Fabius ont joué avec le feu en s’alliant aux terroristes, cherche maintenant une issue de secours. Pour un rapprochement durable avec Moscou ou juste une tactique temporaire vu l’émotion après les attentats ? En tout cas, Obama craint de perdre la main en Europe et au Moyen-Orient. Un moment crucial pour la suprématie mondiale.

Du déjà vue…

Cet épisode me rappelle un autre incident de la guerre contre la Yougoslavie : en 1993, le médiateur européen David Owen avait obtenu un cessez-le-feu de toutes les parties en conflit en Bosnie. Au dernier moment, l’ambassadeur de Washington fit pression sur le président Izetbegovic à Sarajevo pour qu’il ne signe rien, et laisse les Etats-Unis organiser une solution militaire. David Owen déclara en 1995 :«J’ai beaucoup de respect pour les Etats-Unis. Cependant, ces deux dernières années, la diplomatie de ce pays a inutilement prolongé la guerre en Bosnie.»

Ce phénomène de la guerre à plusieurs niveaux n’est pas une nouveauté. Quand Clinton attaque la Yougoslavie en 1999, c’est aussi pour imposer l’OTAN comme gendarme de l’Europe face aux désirs de Paris et Berlin de constituer une armée européenne plus indépendante. Quand Bush attaque l’Irak en 2003, c’est aussi contre la France, assez proche de Bagdad. Quand Obama attaque la Libye en 2011, cette fois avec la complicité de Paris, c’est aussi contre l’Allemagne et l’Italie qui ont de meilleures relations avec Kadhafi. Et quand l’Allemagne, avec l’UE, obtient un accord pour une solution pacifique et des élections anticipées en Ukraine, Washington organise immédiatement un coup d’Etat pour reprendre la main. On se souvient du très distingué «Fuck the EU!» de l’envoyée spéciale US Victoria Nuland. Toute guerre US a un double, voire un triple fond.

Un bras de fer

Constatant le déclin des USA et le bouleversement des rapports de force, tout le Moyen-Orient s’agite : tout le monde discute avec tout le monde, cherchant de nouvelles alliances ou simplement à faire monter les enchères. Cela rend Obama nerveux. Faire monter la tension pour empêcher que les Turcs et les Européens discutent avec Moscou. Resserrer les rangs de l’OTAN.

L’avion abattu, c’est donc un bras de fer. Washington menace la Russie. Que va faire Poutine ? S’il ne fait rien, Washington aura marqué un point. S’il réagit trop fort, certains faucons de Washington seraient trop heureux de lancer l’escalade. Dans notre série Obama envisage un conflit mondial, nous évoquions ce danger.

Erdogan nous a-t-il fait faire un pas de plus vers la Troisième Guerre mondiale ?

Coalition France-USA/Turquie/UK-Russie/Chine-Allemagne impossible contre DAESH. Un scénario à l’Irakienne ne sera pas une surprise.

© Marcel Héritier K. Kapitene – Friday, November 27, 2015 – inspiré des textes de Michel Collon

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