Nord-Kivu : Épopée des tueries en série à Beni

Après la chute du M23, groupe rebelle influent parmi des milliers qui pullulent au Nord Kivu, la population de Beni s’était réjouit de la réorientation des forces de la Brigade d’Intervention Rapide de la MONUSCO en collaboration avec les FARDC pour traquer les rebelles ougandais ADF qui kidnappent, tuent, pillent et sèment la désolation depuis plus de 20 ans dans le territoire de Beni et Irumu. Cette joie qui n’a duré que le temps de son annonce s’est transformé en incertitude et le malheur de la population de Beni ne faisait que commencer.

Mamadou Ndala recevant les félicitations de Joseph kabila, après la chute du M23 (Ph. Tiers)
Mamadou Ndala recevant les félicitations de Joseph kabila, après la chute du M23 (Ph. Tiers)

Sokola pour dire nettoyage, une opération qui consiste, selon les stratèges des FARDC, à nettoyer les forêts longeant le pied des Monts Ruwenzori et toute la région riveraine allant du graben aux alentours de Bogoro, une zone frontalière de l’Ouganda et constituant la zone d’aisance des rebelles ougandais ADF. Appuyé par les forces spéciales et la brigade des nations unies, ces opérations à la tête desquelles feu Lucien Bahuma a été remplacé par Muhindo Akili aka Mundos, n’ont jamais su remettre la paix, non moins permettre le relâchement des centaines d’otages détenus par les ADF. Pendant ce temps, la comptabilité de la mort se porte bien dans la région présumée ratissée par ces opérations Sokola.

« Sokola » ou comptabilité de la mort

Le début annonce la fin, dit-on. Sokola a eu un début dramatique. La mort le 2 janvier 2014 du colonel Mamadou Ndala Moustapha, tombeur du M23, nommé général à titre posthume, tête pensante de l’opération Sokola, n’a fait qu’annoncer le calvaire et un génocide qu’on réfuterait d’affirmer au grand jour. La mort de celui que la population appelait le vaillant Mamadou a été un coup dur pour les FARDC et pour la population. Panique ! La population a crié à une trahison par ses frères d’armes alors que le gouvernement et les FARDC ont dénoncé une stratégie pour les ADF de freiner l’aboutissement de SOKOLA. En mi-novembre 2014, la thèse de la trahison se serait confirmée, à tort ou à raison, avec la condamnation du Colonel Birocho Nzanzu Kosi, co-planificateur, selon la cour, de la mort du colonel Mamadou. Les voix se sont levées, dénonçant un procès dont le verdict était connu d’avance comme dans un théâtre dont les scénarios sont écrits et connus par le metteur en scène et quelques acteurs de la pièce. La société civile de Beni n’a jamais, on le sait, accepté de cautionner cette « tragédie judiciaire » en cautionnant ses rendus.

Jean-Lucien Bahuma, ancien commandant de "Sokola 1" de la RM-8 (Ph.Tiers)
Jean-Lucien Bahuma, ancien commandant de « Sokola 1 » de la RM-8 (Ph.Tiers)

Comme si cela ne suffisait pas, la mort a frappé plus fort encore en passant du colonel au général. Le général Lucien Bahuma est mort dans des circonstances pas trop claires selon la société civile bien que le gouvernement congolais a confirmé que le général Bahuma avait été victime d’une AVC alors qu’il participait à une réunion technique organisée dans le district de Kasese en Ouganda. Pendant le procès Mamadou, la thèse de sa mort par empoisonnement a été révélée. Bahuma aura été celui qui a conduit les opérations dans les villages de Mamundioma, Totolito, Kamango, etc., délogeant des bastions ADF dans plusieurs positions où fosses communes furent découvertes. Sa bravoure et sa détermination a redonné espoir à la population qui a vu en lui un « autre » de Mamadou.

Les militaires n’en n’ont pas été les seules victimes. Le mois d’octobre 2014 a été un mois dramatique pour les civiles. Tout d’abord par un massacre plus de 30 personnes dans le quartier de Ngadi en ville de Beni près du lieu du crime de Mamadou. Ce massacre perpétré dans une ville très militarisé, si pas à outrance, à l’instar de Béniville, rempart et verrou de la défense entre le Kivu et la province Orientale, a suscité questionnement et crainte chez des analystes et des observateurs.

Comment autant de personnes ont été tuées en armes blanches sans pour autant que l’armée ou la police n’intervienne ? Pourquoi le gouvernement congolais s’est-il empressé a déclaré que ce sont les ADF, comme dans le cas Mamadou, avant que les enquêtes ne soient effectuées ?

En fin novembre 2014, le nombre des victimes du génocide de Beni frôle 300 personnes exécutées à l'arme blanche.
En fin novembre 2014, le nombre des victimes du génocide de Beni frôle 300 personnes exécutées à l’arme blanche.

Une semaine plus tard, des hommes armés attaquent la cité d’Oïcha et exécutent une dizaine de personnes avant d’être repoussés cette fois par les FARDC. Pendant qu’on se pose des questions sur le motif de ces assaillants ainsi que leurs identités, la cité d’Eringeti toujours en territoire de Beni est attaquée et plusieurs personnes y trouvent la mort dont plusieurs enfants. Alors une vraie question se pose sur la capacité des FARDC ainsi que sur l’appui de la MONUSCO qui a une et une seule mission, protéger les populations civiles et de surcroit qui a une brigade spéciale chargée de neutraliser les groupes rebelles qui pullulent au Nord Kivu. Comme si le malheur de la population de Beni ne faisait que commencer, début novembre une autre attaque fait au moins 8 morts dans le quartier Boikene, en cellule Munzambaye en pleine ville de Beni seulement au lendemain de la visite du président de la république dans la ville précédée par celle de plusieurs délégations gouvernementales.

Après ces massacres plusieurs promesses de sécurités ont été faites par les autorités gouvernementales ainsi que la MONUSCO dont Martin Kobler, le représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU, s’était rendu personnellement dans la zone de massacre. Quelques jours plus tard, ce sont les casques bleus eux-mêmes qui ont été attaqué par les hommes lourdement armés entre Beni et Mavivi. Aucun mort mais plusieurs dégâts matériels après 30 minutes d’échange de tirs entre les soldats indiens et les assaillants.

À en croire aux dernières informations, cette attaque contre les casques bleus n’était la « suite et fin » comme dans une série télévisée. Deux jours après un autre massacre de plus de 100 personnes vient ouvrir la plaie qui existait déjà dans le cœur de la population. Les assaillants ont défié les patrouilles de la MONUSCO et des FARDC en séjournant dans les villages de Nzuma, Vemba, Masulukwede avant de s’attaquer aux populations résidentes et celles qui venaient des champs en direction de Mavivi et ceux qui venaient du marché de Mavivi vers ces villages. Le mode opératoire est le même. Personnes ligotées avant d’être tuées à l’arme blanche.

Armée et police en perte de vitesse, la politique s’en mêle

Du jour au jour la situation sécuritaire se détériore malgré l’annonce par le maire de la ville de Beni, Masumbuko Bwanakawa Nyonyi, d’un couvre feu de 18h30 à 6h30, rien ne change et la mort fait toujours partie du quotidien de la population de Beni.

Ras-le-bol des étudiants et élèves de Butembo, suite aux ménaces des présumés ADF (Ph. P. Mapendo Makelele)
Ras-le-bol des étudiants et élèves de Butembo, suite aux menaces des présumés ADF (Ph. P. Makelele)

Pendant ce temps les politiciens saisissent l’occasion pour se mettre à l’avant de la scène. Alarmiste, leader, protecteur, accusateur, … ils se réclament de tout pour s’attirer la sympathie de la population. Tout à commencé par le discours de l’ancien Ministre des affaires étrangères, ministre de la décentralisation et ancien député puis président du RCD-K/ML qui déclara sur RFI que les massacres de Beni n’est qu’un business organisé par le gouvernement de Kinshasa par le biais du général Mundos Akilimali, commandant des opérations Sokola en succession de Mamadou et Lucien Bahuma. La déclaration de celui qu’on surnomma le pionnier de la réunification n’a pas été bien accueilli par les autorités gouvernementales. Une vraie réplique pour ne pas dire attaque s’en ai suivi. Le gouverneur de la province du Nord-Kivu, Julien Paluku Kahongya, a pris la défense et du gouvernement et de Mundos. Pas seulement une simple défense mais aussi une accusation selon laquelle le déchu député Antipas Mbusa Nyamwisi organiserait une rébellion dans le territoire de Beni et poulets seraient en connivences avec les tueurs de Beni. Coïncidence d’événements ou une affaire organisée ? Le colonel Birocho Nzanzu, un pur fruit du RCD-K/ML est reconnu coupable de complicité avec les ADF/NALU dans la mort du colonel Mamadou.

Un présumé rebelle lynché, brûlé à Béniville (Ph. France24/Obs)
Un présumé rebelle lynché, brûlé à Béniville (Ph. France24/Obs)

Déclarations, rumeurs, réactions, un véritable imbroglio entre hommes politiques et leaders de la région. Pendant près d’une semaine, les débats ne tournent qu’au tour d’Antipas Mbusa Nyamwisi et de Julien Paluku Kahongya comme si la vie de beniciens ne se résumait qu’à ces deux personnes. Alors que le vase était déjà plein, les interpellations de certaines personnes par l’ANR (agence Nationale de Renseignement) ont constituée la goute d’eau qui a fait débordé le vase. Au nombre des interpellés figurent la celebre commerçante Getrude Vihumbira dite Maman Getou, président de la FEC (Fédérations des Entreprises du Congo), Jean De Dieu Kisaka, maire honoraire de la ville de Beni ainsi que d’autres opérateurs économiques. Ces interpellations inquiètes les opérateurs économiques de Beni et Butembo qui qualifient cela comme une véritable chasse à l’homme à l’encontre des proches d’Antipas Mbusa Nyamwisi qui fait peur gouvernement de Kinshasa.

Auto-défense ou insurrection populaire ?

Quelques jeunes de la "Veranda Mustanga" en patrouille nocture à Butembo (Ph. T.Y.)
Quelques jeunes de la « Véranda Mustanga » en patrouille nocturne à Butembo (Ph. T.Y.)

Un scénario a la burkinabè n’est pas à redouter à Beni ville et territoire, comme à Butembo. « Ce que l’on craignait va finalement arriver », nous a confié un journaliste indépendant des grands lacs. Les forces d’auto-défenses s’activent tant dans la ville que dans le territoire de Beni. Dans la cité (ville) d’Oïcha on assiste à une organisation des jeunes qui organisent des patrouilles nocturnes, dans la ville de Butembo cela est encore plus perceptible et plus professionnalisé comme c’est le cas de la véranda de Mutsanga, les parlements débouts de Furu, Kalemire et Katwa, la ligue des jeunes patriotes, etc. Pire encore, certaines informations feraient état des recrutements des jeunes dans les villages de Vurundo et Kikere. Rappelons que ces villages ont été dans le passé d’importants campements des Maï-Maï, forces d’auto-défense qui sont illustrés dans le pillage, les tueries, les viols et différents crimes sur les populations rurales.

« Situation déplorable et menaçante, étant donné que les habitants n’ont plus confiance à l’armée régulière et bon nombre d’entre eux sont au chômage », observe un analyste, qui précise que ces jeunes ne résisteraient donc pas aux sollicitations de ces recruteurs.

Qu’à cela ne tienne certaines questions se posent toujours sur l’avenir du territoire de Beni et la province du Nord Kivu. Qui en sont – des vrais et des faux – tireurs de ficèles ? La Monusco et les Fardc sont-ils incapables d’en finir [complètement] avec les ADF? Y-a-t-il une rébellion en gestation en territoire de Beni comme avancé le gouverneur Paluku du Nord-Kivu ? A qui profitent ces massacres ? Qui plus encore, à quel saint doit se vouer la population meurtrie de Beni ?

Entre-temps, « ils » tuent…

Eugide Lalé Mbunda

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2 réflexions sur “ Nord-Kivu : Épopée des tueries en série à Beni ”

  1. Est qu’il y a moyen que les FARDC prennent en vigueur ces infos? Elles peuvent les servir pour repérer facilement les territoires sous contrôle des rebelles! Ou c’est la corruption qui règne là bas!

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