L’Homme n’est-il pas cet autre lion « humanisé » ?

6173269862_c77479149b_zIl y a un mois, plus de 132 personnes ont été tués à la manchette au Nord-Kivu, en ville et territoire de Beni. Près de la moitié d’eux l’ont été dans la ville qui m’a vu naître, Béniville. Blessé par cette situation et dans l’impossibilité de la comprendre et de venir à la rescousse des miens blessés dans leur quiétude, je me suis retiré de ce blog pendant près d’un moins. J’étais en quelque sorte lassé de faire la comptabilité de la mort des miens ! Vous et moi, sommes entrain de parcourir un malaise de notre civilisation.

 

Pour apaiser ma rage, je me suis mis à méditer sur ce fragment Sigmund Freud pour tenter de comprendre l’homme, cet autre homme que je suis peut-être  aussi:

« L’Homme est, en effet, dit Freud, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous ces Enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. »

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation (1930)

homo homini lupusLa doxa suppose que l’Homme est nécessairement bon, innocent et qu’il n’attaque que lorsqu’il se sent attaqué. On note, dans un premier temps, l’usage, au sens figuré, de l’adjectif “assoiffé” qui exprime l’émanation d’un besoin vital (puisque c’est de “soif” qu’il s’agit et que boire est un besoin vital pour l’Homme). Dans un seconde temps, il est question de légitime défense “L’homme […] dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque”. (Freud) Il s’agit bel et bien, également ici, de désir; le désir de se défendre. Le tout tend à exprimer le fait que notre personne n’est en rien responsable du mal qui arrive autour de nous. La doxa donne l’image d’un Homme qui, originellement bon, n’est que la victime du reste du monde.

Freud n’est pas de cet avis, et montre alors, qu’à l’inverse de ce que la doxa suppose, l’Homme possède une agressivité innéehomo_homini_lupus_est_by_russoturisto-d3ce0nn qui influe sur chacune de ses actions et pensées instinctives. Cette théorie fait donc inévitablement obstacle à celle de la doxa puisque là où l’auteur parle d’agressivité — que l’on pourrait qualifiée d’active — la doxa parle elle d’une défense qui est le résultat d’une attaque préalable soit, d’une agressivité réactive. Le fait que cette agressivité soit lié au données instinctives de l’Homme implique qu’elle n’est en rien le résultat de la vie en société

L’Homme fait de son prochain, en plus d’un auxiliaire et d’un objet sexuel, un objet de tentation. Cela découle de l’agressivité active résidant dans chaque Homme; Faire de son prochain un objet de tentation est nécessaire et non pas éventuelle comme le sont le fait d’en faire un auxiliaire (qui, par définition, est peu important voire secondaire) ou un objet sexuel dit possible. On pourrait conclure que cela est vital; transformer son prochain en objet de tentation n’est pas un désir mais un besoin. L’Homme dépend de l’Homme et les lignes qui suivent le démontrent bien.

indexOn retrouve cette notion de “besoin vital”, que l’on peut qualifier de “pulsion”, lorsque Freud affirme que “L’Homme est […] tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain”. Par définition, c’est donc implicitement d’une autre caractéristique ancrée en chaque Homme qu’il s’agit, une forme d’égoïsme. L’Homme privilégie la satisfaction de son besoin d’agression au bien-être de son prochain.

L’énumération est croissante: il est d’abord question d’exploitation économique, de viol, de vol, d’humiliation, de torture voire d’oppression puis de meurtre, qui est la forme ultime de l’agressivité. On les devine tirés d’expériences vécues.

L’homme est un loup pour l’homme”. Elle a pour but de dire que, en d’autres mots, l’Homme est le pire ennemi de l’Homme. Freud juge le fait énoncé par cet adage, inéluctable. Si l’on ajoute ceci à ce qu’il sous-entendait auparavant, à savoir que l’Homme dépend de l’Homme, on est en droit de conclure que l’Homme se veut volontairement loup pour son prochain, c’est un besoin qu’il cherche à combler.

Pourquoi ou Quand est-ce que l’Homme décide d’assouvir son besoin d’agression ? C’est la question à laquelle répond l’auteur en affirmant que “en règle générale” l’Homme décide, en premier lieu, d’assouvir son besoin d’agression lorsqu’il est victime de provocation.

logo2

Le verbe “attendre” montre que l’agressivité est bel et bien présente et qu’elle ne nécessite qu’un prétexte “valable” pour être manifestée. Par ailleurs on conclu de cette “attente de provocation” que, quand bien même elle omet certaines caractéristiques de la chose, la doxa n’a pas totalement faux lorsqu’elle dit de l’Homme qu’il se “défend quand on l’attaque”.

Dans certains cas cette agressivité cruelle est manifestée volontairement mais de façon injustifiée car visant à atteindre un but pouvant être tout aussi bien atteint sans agressivité. Dans les deux cas précédents, l’Homme est volontairement agressif. L’émanation de cette agressivité est un choix. Le simple fait qu’il la contienne, dans le premier cas, et attende le moment propice (autrement dit une provocation) pour l’exprimer prouve donc bien qu’il en a le contrôle.

Homo-homini-lupus-est_imagelargeFace à cela, il existe tout de même des cas desquelles l’on peut dire que l’Homme n’a pas — ou du moins, plus — le contrôle. C’est-à-dire lorsque, à l’inverse des premières circonstances d’émanation de l’agressivité précédemment citées, il parvint à maintenir temporairement son besoin d’agression, grâce à ce que Freud appelle, ses “forces morales”. Des expressions communes et familières illustrent d’ailleurs assez bien l’idée telles que “La goutte d’eau qui fait déborder le vase” ou encore la locution “Être hors de soi”. L’Homme cède à la violence car n’étant plus en mesure de la contenir. Il s’agit pour le coup d’une émanation d’agressivité involontaire, incontrôlée révélant la “bête sauvage” qui réside tout de même en lui (Freud parle de “spontanéité”).

Des exemples de guerres et d’invasions dans l’Histoire suffisent à Freud pour prouver que ce qui l’avance est indéniable. En effet, les conflits historiques cités sont la preuve que l’Homme n’est “pas cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour”. Ils font également obstacle à la doxa qui affirme que l’Homme se défend quand on l’attaque : si tel est le cas, ne devrait-il pas ne pas y avoir de guerre ? De plus on note une contradiction : L’Homme n’attaque que lorsque l’on l’attaque, cependant qui l’attaque ? N’est-ce pas un Homme ? L’évocation de ces “horreurs” dans la mémoire de tout un chacun est susceptible de réveiller en eux tout ce questionnement!

Kapitene

Publicités

2 réflexions sur “ L’Homme n’est-il pas cet autre lion « humanisé » ? ”

  1. Freud a raison sur plusieurs points et en grandes lignes, mais nous offre-t-il une image complète de l’évoution de la société humaine en mettant l’accent sur l’agressivité innée de l’homme ?
    Regardons un peu comment les hommes se rencontrent sur les routes et communiquent par
    des ‘Salaam’, ‘Salamu’, ‘Shalom’ avec chaque fois le désir d’éviter des violences infrahumaines.
    Cet autre penseur français, Jean-Jacques Rousseau dixit : ‘L’homme naît bon, c’est la civilisation qui le déprave ». Ceux qui font des massacres et des tueries dans le grand nord n’ont-ils pas été conditionnés par leur milieu ambiant, en subissant un lavage de cerveau (‘brainwashing’) ? Sommes-nous toujours aussi libres que nous le pensons.
    Voyons aussi les petits enfants qui dès leur naissance aspirent à la reconnaissance et l’amour. Ont-ils toujours été bien entourés ? N’y en a-t-il pas qui ont souffert d’imcompréhension et de violences inadmissibles ?
    Sommes- nous aussi libres que nous le pensons ? ou plutôt ‘déterminés’ par des conditions de vie imposées ?
    Bien sûr une bonne éducation dans l’amour est nécessaire, où les adultes montrent aussi les limites que la société nous impose.
    Sinon nous tomberions dans le monde animal où certaines cruautés se manifestent à l’occasion (le lion qui tue ses petits, la chienne qui repousse ses rejetons les plus faibles,…).
    Inspirons-nous aussi de Jean-Jacques Rousseau (« Emile », « Le contrat social »), de Léon Tolstoi, ce grand penseur russe du début du siècle précédent, et de Jean-Paul Sartre qui a écrit : « Notre liberté est limitée par la liberté des autres »

    J'aime

    1. Cher Yves Verreydt,
      Merci de votre intervention, beaucoup enrichissante et aussi bien éloquente.
      Chez Rousseau, comme chez Freud, il faudra préciser d’autres aspects, que parfois le monde fait passer pour normal ; alors qu’il s’agit que d’un clientélisme, d’amateurisme universellement admis, de conspiration et des fissures sociales.
      Loin de sombrer dans le refus des différences, il est clair que la raison de l’homme de poser ou de ne poser tel ou tel acte est désormais influencée par des petites nuances, qui fondamentalement sont aussi éphémères mais auxquelles l’humanité s’en tient éperdument. Il s’agit des mots vides tels que : race, religion, tribu, clan, couleur des yeux, forme du nez, couleur des cheveux, loge (aversion aux mouvements initiatiques), obédience sexuelle, appartenance politique (centre, gauche, droite, opposition, majorité, société civile, etc.), origines préhistoriques, etc.
      De surcroit, cette sorte de deshumanisation de l’humanité passe par ces différences éphémères qui définissent désormais l’homme, l’engloutissent et l’aliène.
      Sans sombrer dans une élucubration sarcastique, dogmatique, religieuse ou d’un quelconque courant philosophique ou sociologique, il va sans dire que la conspiration est le centre majeur des délits deshumanisant. Dans une société humaine ou la différence passe comme premier critère de définition des faits et des idées, l’intolérance nait, renait et incite des nouvelles conspirations.
      Dans le grand-nord du Kivu, est certes question d’intolérance politique qui fait passer la violence comme moyen d’expression régionalement admis. Du Rwanda, au Soudan en passant par l’Ouganda et la République démocratique du Congo, les vaines luttes des politiques se servant du rempart de peuples ont fait plus des victimes que d’innocents. Ou mieux, y a-t-il d’innocents ? La faiblesse de la force a fait à ce que les impliqués soit propulsés à des plus hautes responsabilités politico-militaires et administratives au point d’insister un retournement de la manivelle, les innocents et les victimes d’hier devenant les bourreaux d’aujourd’hui.
      De là nait un cycle de violence continue. Tout le monde voulant sa tailler sa part de lion dans le jeu, il ne reste qu’une contre-vertu à l’œuvre : la violence nourri d’un sentiment d’égoïsme et de lâcheté.
      Que faire ?

      J'aime

Les commentaires sont fermés.