#DRC : Le M23 de la création au déclin ( Chronologie d’une ré bellion – Selon Afri karabia)

Pendant 18 mois, les rebelles du M23 ont tenu tête à l’armée congolaise dans l’Est de la République démocratique du Congo avant leur défaite le 5 novembre 2013. Retour sur l’histoire d’une rébellion.
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Rebelle M23 à Bunagana en 2012 © Peter Greste – Wikimedia

Depuis bientôt 20 ans, le Nord et le Sud-Kivu, les deux provinces orientales de la République démocratique du Congo, vivent au rythme des guerres à répétition et du cycle sans fin des rébellions. AFDL, RCD, CNDP… et dernier groupe en date : le M23. En sous-main, on retrouve deux voisins turbulents de la RDC : le Rwanda et l’Ouganda, accusés de soutenir les rébellions successives. Kigali et Kampala ont toujours nié malgré plusieurs rapports de l’ONU. Le M23 est le copier-coller de l’ex-rébellion du CNDP de Laurent Nkunda, qui a fini par signer un accord de paix avec Kinshasa. Voici l’histoire du M23, de sa création à sa fin.

29 avril 2012 : Des soldats de l’ex-rébellion du CNDP, intégrés dans l’armée congolaise après les accords de mars 2009, désertent et lancent une mutinerie. A la tête des mutins, on retrouve des proches du général Bosco Ntaganda, un ancien du CNDP, nommé général après les accords de paix avec Kinshasa. Ntaganda est aussi recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité… une épine dans le pied du président Kabila. Car après sa réélection contestée de novembre 2011 et son affaiblissement politique, Joseph Kabila souhaite retrouver un soupçon de légitimité et donner des gages à la communauté internationale. L’arrestation de Ntaganda tomberait à point nommé. Le président congolais déclare alors vouloir arrêter son ancien allié Ntaganda. Des affrontements ont lieu dans le Masisi (Nord-Kivu) entre les hommes de Ntaganda et l’armée régulière (FARDC).

6 mai 2012 : Un communiqué annonce la création du M23, en référence aux accords du 23 mars 2009 entre le CNDP et le gouvernement, dont les membres demandent l’application intégrale. Le M23 exige officiellement du gouvernement congolais l’intégration dans l’armée régulière des combattants de l’ex-CNDP, la transformation du mouvement en parti politique, et le maintient des anciens rebelles dans leur fief du Nord-Kivu. Officieusement, le M23 « protège » son chef, Bosco Ntaganda, surnommé « Terminator », contre une extradition vers la CPI. Mais le mouvement rebelle est pourtant loin d’être monolithique. Très rapidement, un autre leader pointe son nez : Sultani Makenga, un ex-CNDP également, mais opposé à Bosco Ntaganda qu’il accuse de trahison en 2009. A cette époque, c’est Laurent Nkunda qui dirigeait le CNDP, avec à ses côtés Ntaganda et Makenga comme bras droits. En janvier 2009, Ntaganda lâche Nkunda pour rejoindre Joseph Kabila qui cherche à se rapprocher du Rwanda, parrain du CNDP. Nkunda est arrêté par son ex-allié rwandais et placé en résidence surveillée par Kigali. Depuis ce jour, Makenga considère Ntaganda comme un traître et les deux hommes se vouent une haine féroce. En mai 2012, il y a donc deux « clans » au sein du M23 : une faction pro-Ntaganda qui « protège » son chef d’une possible arrestation et une seconde, pro-Nkunda, dirigée par Makenga. Le décor est planté.

6 juillet 2012 : Les rebelles du M23 s’emparent de Bunagana, une importante ville frontière avec l’Ouganda et poumon économique de la région. L’armée congolaise, inefficace, peu ou pas payée et mal commandée, oppose une maigre résistance. Les rebelles avancent vers la capitale provinciale, Goma, qui a déjà failli tomber entre les mains de Laurent Nkunda en 2008.

8 juillet 2012 : Le M23 continue son offensive et prend les localités de Rutshuru et Rumangabo. Pendant ce temps, l’organigramme du mouvement rebelle s’est doté d’une coordination politique, confiée à Jean-Marie Runiga. Le mouvement militaire tente une timide mue politique.

20 Novembre 2012 : Après plusieurs jours d’offensive les rebelles font tomber Goma, capitale provinciale du Nord-Kivu. La chute de Goma devient un symbole, mais surtout une véritable humiliation pour l’armée congolaise et les Nations unies censées la protéger. Il y a au moins 100.000 déplacés selon Médecins sans Frontière.

24 novembre 2012 : A Kampala, en Ouganda, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) demande au M23 de se retirer de Goma en échange de l’ouverture de négociations avec le gouvernement congolais. Les rebelles se replient au Nord de la ville après 10 jours d’occupation. La pression internationale s’accentue sur le M23 et surtout sur le Rwanda, soupçonné d’aider les rebelles.

9 décembre 2012 : Les pourparlers de paix débutent à Kampala entre le gouvernement congolais et le M23. Mais très rapidement les discussions s’enlisent et butent sur la légitimité des délégations.

1 janvier 2013 : L’opposant congolais et leader du RCD-N, Roger Lumbala, rallie la rébellion. C’est le premier et seul homme politique d’envergure nationale à rejoindre le M23. Il fera partie de la délégation rebelle aux pourparlers de Kampala et servira de caution politique au mouvement. L’arrivée de Lumbala signe un changement de cap de la rébellion qui, après des revendications militaires purement « corporatistes », se lancent dans des revendications politiques ouvertement anti-Kabila. Mais le tournant politique du M23 ne séduira pas l’opinion publique congolaise, qui considère toujours la rébellion comme une simple « marionnette » du Rwanda voisin.

24 février 2013 : Un accord-cadre est signé à Addis-Abeba par onze pays africains pour la pacification de l’Est congolais. L’accord prévoit la non-ingérence des Etats voisins (Rwanda et Ouganda), l’envoie d’une force internationale pour neutraliser les groupes armés et la nécessité de faire des réformes pour le gouvernement congolais. Addis-Abeba constitue un tournant majeur dans la crise du Kivu. Cet accord jettera en effet les bases de la stratégie qui sera utilisée par la communauté internationale pour contraindre les acteurs du dossier congolais à résoudre le conflit. Avec certains résultats : la pression internationale sur Kigali et Kampala pour cesser toute assistance au M23 finira par payer, l’ONU créera pour l’occasion une Brigade d’intervention avec un « mandat offensif » pour neutraliser les groupes armés et soutenir l’armée congolaise, et Kinshasa ouvrira des Concertations nationales pour tenter de résoudre la crise politique qui mine la RDC. Mais nous n’en sommes pas encore là.

19 mars 2013 : Coup de théâtre dans les montagnes des Kivus. Une guerre des chefs éclate au sein du M23. Les vieux démons entre pro-Ntaganda et pro-Nkunda refont surface. Le président politique du mouvement, le pro-Ntaganda Jean-Marie Runiga, est destitué par Sultani Makenga, un pro-Nkunda. De violents combats opposent les deux factions. Ntaganda et Runiga s’enfuient vers le Rwanda. A Kigali, « Terminator » décide de se constituer prisonnier à l’Ambassade des Etats-Unis. Les autorités consulaires américaines le transfèrent immédiatement à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye.

28 mars 2013 : Les Nations unies entrent en piste. La résolution 2098 du Conseil de sécurité renforce la Mission de l’ONU au Congo (Monusco) en créant une Brigade d’intervention chargée de « neutraliser les groupes armés » qui sévissent dans l’Est congolais. La Brigade bénéficie d’un mandat « offensif » inédit qui l’autorise à prendre part au conflit aux côtés des FARDC… une première dans l’histoire de l’ONU. Sur la liste des groupes armés visés figure bien évidemment le M23, mais aussi les ADF-Nalu, les FDLR, la LRA de Joseph Kony ou bien les différents groupes Maï-Maï qui font également partie des cibles de la Brigade.
20 mai 2013 : Après six mois d’accalmie, les combats reprennent entre M23 et FARDC au Nord-Kivu. Les affrontements se déroulent autour de Kibati, Mutaho et Kanyarucinya à 7 km au Nord de Goma.

31 juillet 2013 : L’ONU crée une « zone de sécurité » au Nord de Goma pour protéger les civils des groupes armés. Un ultimatum de 48 heures a également été lancé à « toute personne possédant une arme à feu » pour désarmer et se démobiliser. Premier avertissement pour le M23.

21 août 2013 : Des affrontements éclatent de nouveau entre l’armée congolaise et le M23 dans la même zone autour de Kibati, Mutaho et Kanyarucinya.

30 août 2013 : Les combats font reculer le M23 de la ligne de front au Nord de Goma. Pour la première fois, l’offensive de l’armée congolaise, soutenue par les brigades de la Monusco commence à porter ses fruits. C’est un tournant de la guerre. L’armée « fantôme » congolaise, connue pour ses reculades devant les rébellions semble renaître. Mieux équipées, mieux payées et mieux encadrées, les FARDC font reculer le M23. L’appui logistique et stratégique de la Brigade d’intervention de l’ONU n’est pas négligeable. Certains spécialistes considèrent ce soutien comme décisif.

21 octobre 2013 : Les négociations de paix de Kampala sont suspendues. Le gouvernement congolais, fort de ses avancées militaires, refuse d’accorder l’amnistie aux principaux chefs rebelles. Kinshasa cherche clairement le K.O militaire avant de signer quoi que ce soit en Ouganda.

25 octobre 2013 : L’offensive de l’armée congolaise s’accélère sur trois fronts. Un premier front est ouvert autour de la ville de Kibumba, à 25 km au Nord de Goma. Le 26, un front s’ouvre plus au Nord à Kiwanja et un troisième à l’Ouest, à Rumangabo. Le M23 se retire de ses positions après de violents combats.

Carte offensive FARDC octobre 2013

Carte de l’offensive FARDC sur le M23 – octobre 2013

30 octobre 2013 : Victoire militaire pour les forces gouvernementales. Les FARDC s’emparent de Bunagana, le quartier général du M23, à la frontière ougandaise. Les principaux fiefs rebelles sont repris par l’armée régulière : Rutshuru, Rumangabo, Kiwanja. Reste deux poches rebelles de résistance dans les collines du parc des Virunga où sont retranchés les hommes de Sultani Makenga à la frontière entre le Rwanda, le Congo et l’Ouganda.

5 novembre 2013 : Le M23 annonce la fin de son mouvement 18 mois après sa création.

7 novembre 2013 : Le M23 est défait militairement. Sultani Makenga, le commandant rebelle se rend aux forces de sécurité ougandaises avec 1.500 hommes. Le chiffre est contesté par Kinshasa qui soupçonne Kampala d’avoir volontairement « gonflé » ses effectifs. La fin du M23 marque la première victoire de l’armée congolaise contre une rébellion depuis la fin de la sécession du Katanga… en 1963.

11 novembre 2013 : Coup de théâtre en Ouganda. Alors que la signature de l’accord de paix entre le M23 et Kinshasa était prévue ce jour à Entebbe, le ministre des affaires étrangères ougandais Ofwono Opondo annonce que la délégation de la RDC « renonce à signer un accord ». Le gouvernement exigeait de signer une « déclaration » et non un « accord », comme le souhaitait le M23. La signature est reportée « sine die ».

14 novembre 2013 : Le gouvernement congolais, en position de force après la défaite militaire du M23, affirme qu’il n’ y aura pas d’amnistie générale ou collective pour les rebelles.

25 novembre 2013 : Un premier bilan des affrontements au Nord-Kivu est dressé par Kinshasa : 201 morts et 680 blessés côté FARDC et 715 morts côté M23. Trois casques bleus de la Mission de l’ONU (Monusco) ont également été tués…
Avec la défaite du M23, une nouvelle page se tourne dans l’histoire des Kivus. Mais la fin de la rébellion ne signifie pas forcement le retour de la paix dans l’Est de la RDC. Il reste encore une quarantaine de groupes armés qui terrorise la population et font la loi dans leurs territoires. La Brigade de l’ONU a promis de s’attaquer désormais aux autres rébellion, à commencer par les rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Autre question en suspens : que faire des 1.500 rebelles M23 ? Certains seront réintégrés dans l’armée ou la police comme vient de le promettre Kinshasa, mais quid des chefs rebelles comme Makenga ? La balle est maintenant dans le camp des voisins ougandais et rwandais qui détiennent Jean-Marie Runiga et quelques fidèles de Bosco Ntaganda. Le feuilleton congolais n’est pas encore terminé.

Christophe RIGAUD – Afrikarabia
The Kivu Times

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